jeudi 7 septembre 2017

De quoi la retraite est-elle le nom ?



            Faites-vous partie des « vieux » ? En cas de doute, un signe fiable : la fréquence croissante de l’occurrence « retraite » dans vos conversations ou vos mots-clés de recherche. Mais « jeune » ou « vieux », la retraite concerne chacun d’entre nous, comme cotisant ou comme pensionnaire, or une grande réforme du système des retraites est annoncée en Macronie pour l’an prochain. Il faut donc urgemment réfléchir au sens … et au non-sens de la retraite.
-       Non-sens ? Le système actuel de « répartition » est un montage financier étrange, ni une assurance – la vieillesse n’est pas un risque -, ni une épargne – on ne récupère pas ses propres cotisations. Il s’apparente de fait à une Pyramide de Ponzi où les apports/cotisations financent les intérêts/pensions qui ne dépendent eux-mêmes que des apports/cotisations passés, autrement dit un tour de passe-passe qui efface une dette en produisant immédiatement une créance ! Une pure arnaque. Autre non-sens, l’égalité républicaine s’accommode de 37 régimes différents avec chacun leur mode de calcul.
-       Sens ? La retraite n’est que secondairement une question économique – même si cette dimension n’est pas négligeable. Le sens profond du droit à la retraite est selon moi la dette d’une génération vis-à-vis de celle qui l’a précédée. Mais cette dette n’est en rien liée aux cotisations versées – j’ai cotisé pour ceux d’avant alors ceux d’après doivent cotiser pour moi : absurde ! Elle n’a de sens que par la contribution de chaque génération à la richesse globale. Or celle-ci est très loin de se limiter au seul accroissement du PIB. Le règne de l’économisme néglige les deux facteurs essentiels de la contribution de chaque génération : le capital humain et le patrimoine naturel.
-       La retraite est un droit qui ne survivra que s’il a du sens, respecte la justice et l’égalité des citoyens. Aussi il me semble que pour être acceptable et soutenable, il faut un régime unique de retraite par points accumulés tout au long de la période « active » par la contribution individuelle au développement économique, humain, social, éducatif, culturel, artistique, scientifique, technique, associatif, environnemental,…

jeudi 15 juin 2017

La société civile est-elle la solution à notre crise démocratique ?



L’arrivée massive de la société civile sur la scène politique est une des belles surprises de la Macronie naissante. Ses laudateurs soulignent les bienfaits qu’il est permis d’en attendre pour la démocratie : la représentativité et l’intérêt général. Qu’en est-il ?
-       Le Parlement représenterait enfin vraiment le peuple français, et non une classe de politiciens professionnels encartés. A y regarder de plus près, la réalité est moins enchantée, et révèle plutôt la continuité de la confiscation des institutions par la catégorie socioprofessionnelle « supérieure », celle des plus diplômés et des mieux dotés en patrimoine : les ingénieurs, les avocats, les chefs d’entreprise. Ainsi l’arrivée au pouvoir de la « société civile » n’est pas tant le signe  d’une rupture que d’une homogénéité sociale et idéologique avec la classe politique au pouvoir depuis plus de 50 ans. C’est donc par une ruse de l’histoire que celui qui représente le mieux cette continuité est aussi celui qui incarne de façon éclatante l’idée de renouveau.
-       Cette société civile aurait au moins une meilleure perception de l’intérêt général que la vieille classe des politiciens obnubilés par leur carrière et leur réélection. Ainsi par un curieux retournement, ceux qui ont fait profession de s’occuper du bien commun seraient moins dignes de confiance que ceux qui ont jusqu’à présent travaillé pour leur propre compte. Au fond la société civile qui arrive au pouvoir c’est un peu comme si les plus privilégiés étaient chargés d’abolir les privilèges. Pour ne prendre qu’un exemple : ceux qui vont définir les orientations de l’Education nationale sont les parents des enfants qui bénéficient le mieux de l’école telle qu’elle est actuellement, alors même que les enquêtes s’accumulent qui sacrent la France championne des inégalités scolaires.
Les esprits chagrins dont je fais partie voient donc dans la société civile que le marketing politique nous vend si bien, un leurre qui masque une continuité idéologique et politique, et qui s’appuie sur deux mythes : la représentativité démocratique et l’intérêt général.

jeudi 18 mai 2017

Que faut-il changer pour que rien ne change ?



« Il faut que tout change, pour que rien ne change ! » dit le jeune et ambitieux Tancredi incarné par Alain Delon dans Le Guépard de Visconti. Au risque de gâcher la fête joyeuse des fans notre J.F.K. alias Emmanuel Macron, il me semble que cette formule résume parfaitement la situation, et que c’est ainsi qu’il faut comprendre le progressisme macronien, son opposition au conservatisme de nos vieux partis, et le renvoi annoncé aux poubelles de l’histoire du « vieux » clivage droite / gauche. Qu’en est-il ?
Le conservateur défend le présent quand le progressiste est tourné vers le futur, et le réactionnaire vers le passé. Ainsi le progressisme a longtemps été un attribut spécifique de la gauche, magnifiquement exprimé par cette formule poétique « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! ». Le progrès signifiait en ce temps là l’émancipation des hommes vis-à-vis de toutes les formes d’aliénation, économiques, sociales, politiques, religieuses, culturelles, …
Mais le progrès est un concept flou, puisque son sens originel est l’avancée d’un processus, y compris quand il échappe à toute volonté, comme le progrès d’une maladie. En l’occurrence le progrès macronien exprimé comme « nécessité de réformer », « urgence de moderniser », c’est la litanie habituelle de l’adaptation au processus néo-libéral mondial qui effrite peu à peu le socle de protections et de droits qui servait de base aux individus, qui dissout les vieilles solidarités, qui réduit toutes les valeurs à une seule, le prix, qui détruit la nature. Le label, ou plutôt la marque « En marche » se comprend alors non comme un effort de la volonté, mais plutôt comme un lâcher-prise, l’abandon de toute résistance, de toute adhésion rigide aux cadres du passé, pour se couler dans le courant néo-libéral né… au tournant des années 80. Ce « progressisme » apparaît dès lors comme l’ombre portée d’un conservatisme du présent, relooké avec les couleurs chatoyantes de la nouveauté : changement de génération, changement de style, changement de têtes…
Ainsi les rabat-joie voient l’élection de M. Macron comme un désastre… qui nous a sauvés d’une catastrophe !

jeudi 4 mai 2017

Ne pas choisir, qu'est-ce choisir ?



La conjonction « ou » désigne une alternative entre deux possibilités. Ainsi on peut faire une analyse logique de celle qui occupe tous les esprits en ce moment : « Le Pen ou Macron » (L. ou M.), soit sa version négative « ni.., ni… » (ni, ni). Logiquement cette alternative est une disjonction exclusive car il n’y a pas d’échappatoire, dimanche soir nous aurons L. ou nous aurons M. comme nouveau monarque républicain. « L. ou M. » s’apparente ainsi à « Être ou ne pas être », il n’y a pas d’autre issue.
Cependant c’est une tout autre alternative qui se joue dans l’esprit de chaque citoyen : « voter pour l’une ou pour l’autre », ou plutôt, pour près de 80% des électeurs, « voter contre l’une ou voter contre l’autre,… ou ne voter contre aucun des deux ». En effet, la 5ème République a ancré dans les esprits qu’au premier tour de l’élection du monarque républicain, le citoyen-sujet vote par conviction, « pour », alors qu’au second tour il vote par opposition, « contre ». Cependant le vote « contre » ayant progressivement phagocyté le premier tour sous la forme du « vote utile », il est subrepticement devenu le mode normal du vote. En cela notre système représentatif est à la démocratie ce qu’un jeu de téléréalité est vis-à-vis d’un concours au mérite (cf Conversation 119 Elections pièges à cons).
L’abstention est souvent décrite comme une posture ambiguë, or le choix « ni, ni » au deuxième tour de cette élection-ci signifie clairement le même rejet de L et de M, non pas qu’ils soient deux versions du même (bonnet blanc et blanc bonnet) comme c’était le cas pour le choix PS vs LR (le social-libéralisme vs le libéralisme social), mais plutôt deux « nuisances » équivalentes. Qu’en est-il ? Pour y voir clair, il faut mettre de côté les personnes et les programmes pour aller au fond idéologique de l’alternative. D’un côté le libéralisme social continue avec sans doute plus de précarité et de difficultés pour « ceux d’en bas », de l’autre le nationalisme s’installe avec son fond historique de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme. Ces deux nuisances seraient-elles équivalentes ? Mme Le Pen aurait donc parfaitement réussi son entreprise de « dédiabolisation » du FN, devenu un parti comme les autres, en tout cas pas pire que les autres ? Je propose à ceux qui hésitent encore pour l’option du « ni ni », de faire le test suivant : dites à vous-mêmes et à vos proches « La xénophobie, le racisme et l’antisémitisme ne sont pas pires que le néo-libéralisme, la finance débridée et l’ubérisation ». Si vous n’avez aucun problème pour le dire, abstenez-vous, vous êtes cohérents avec vous-mêmes.

lundi 10 avril 2017

La vérité est-elle une valeur démocratique ?



Dans cette campagne électorale crépusculaire, la question de la vérité se réduit à la publicité des patrimoines et des revenus des candidats, comme si cela avait le moindre rapport avec leur capacité à gouverner. Cette focalisation pointilleuse pose néanmoins une vraie question : la vérité est-elle une valeur démocratique ? Cela n’a rien d’évident car la vérité est, au sens fort, univoque et indépendante des points de vue individuels, alors que la démocratie implique par définition la coexistence d’une pluralité d’opinions et de conceptions de la vie bonne. Cependant la vérité est une valeur démocratique cardinale dans la mesure où elle sert justement à départager les opinions soumises à la discussion. Quant aux discours politiques, leur valeur de vérité doit être jugée en fonction du monde qu’ils visent : le monde des idées, le monde matériel ou le monde vécu. Enfin, ça c’était avant…
Dans le monde des idées, la valeur de vérité des doctrines politiques dépendait de leur cohérence et d’un rapport à la réalité patiemment élaboré par de grandes figures intellectuelles. Aujourd’hui les idéologies se réduisent à la logique d’idées simples - au choix : la préférence nationale, le revenu de base, le ni-droite-ni-gauche, la corruption des élites, le péril migratoire, le redressement national, le rétablissement des frontières,…
Dans le monde matériel, l’évidence de faits établis par des experts reconnus s’imposait à tous et constituait une base stable et commune pour le débat. Mais à l’ère des réseaux sociaux, le fact checking se révèle totalement impuissant – comme face à Trump ou au Brexit. Dans le foisonnement des médias, il ne reste plus comme source digne de confiance que celle qui pense comme moi, celle qui affirme ce que je « sais » déjà.
Quant au monde vécu, celui des émotions et des opinions individuelles, c’est celui que visent le rhéteur, le tribun ou le bonimenteur, ici la « vérité » se confond avec l’efficacité d’un discours qui sonne juste à mes oreilles, qui me parle, qui résonne émotionnellement avec ma vision du monde.
La valeur démocratique d’une vérité objective indépendante des opinions personnelles s’efface ainsi peu à peu au profit d’un vague sentiment de vérité, un simple effet du discours. Cette réduction de la vérité à sa dimension purement subjective est un symptôme du dernier stade de l’ordre représentatif, l’oligarchie élective, que nous nommons par abus de langage « démocratie » : l’ère de la téléréalité politique.
« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Gramsci